Le Prince et la Rose

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Le Prince et la Rose

Message par elm6 le Lun 26 Avr - 17:35


Quatrième couverture:

Iloan, jeune orphelin aveugle errant sur les docks, et Lyla, jeune fille écumant les mers avec ses parents, se retrouvent lors d’une escale dans la cité d’Alderàn.
Le gamin des quais s’est épris d’une jolie servante nommé Kielle. Mais celle-ci est également courtisée par le brillant Prince Orméo, le fils du Duc Lugan, maître des armées de la ville.
Iloan rentre alors dans un combat qui semble perdu d’avance.

Parallèlement, des évènements troublent la tranquillité de la ville.
Les Artilleurs, une unité d’élite possédant des armes à feux dans ce monde médiéval, contrôlés par le Duc, prennent d’assaut une auberge où logent les parents de Lyla et tuent deux hommes, les accusant par la suite d’être des criminels.
Jamy Cups, le patron de l’auberge, à la tête d’un groupuscule de défenseurs du peuple des docks nommé Sentinelles, s’oppose au Duc Lugan, et à cet acte inconsidéré.

Mais viendra le jour où le Duc décède.
Son fils, Orméo, censé dédaigner les Artilleurs et privilégier le combat à l’épée, prendra pourtant leur tête et continuera la lutte.
Pendant ce temps, la Rose Noire, un groupe d’assassins sans pitié et aux desseins inconnus, met la ville à feu et à sang.


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Chapitre 1: Les docks

Un air marin soufflait doucement sur les quais d’Alderàn en cette fin d’après-midi d’automne. L’atmosphère de l’air était humide mais sans pluie, et les cieux se faisaient grisonnants. On entendait les habituelles plaintes des marins grincheux supportant leurs dernières heures de labeur, ainsi que les hurlements du poissonnier tentant en vain d’écouler son stock journalier. Puis des sons plus lointains, plus discrets, comme le cri des mouettes, le mouvement des vagues pendant la marée montante, le bruissement des voiles et le grincement des mâts. Nombre de travailleurs finissaient leur journée et la plupart passaient à côté du poste des amiraux pour se rendre dans les tavernes de la Grand Rue. Non loin de là, assit sur une pile de caisses, se trouvait un jeune garçon. Il devait avoir 16 ans tout au plus, mais ses cheveux avaient une couleur grise, presque blanche. Argentée. Les hommes des quais et autres mendiants passaient constamment devant son visage juvénile aux grands yeux bleus, ouverts comme un livre avide de nouveaux mots. Mais en réalité, il ne les voyait pas. Le petit Iloan ne voyait jamais rien. Nul ne put jamais prouver sa cécité, car ses pupilles n’en présentaient aucun symptôme. Cependant, il était clair que le garçon était différent. Jamais il ne sut dire que la mer était bleue, ou qu’un édifice était grand. Pourtant, un autre sens lui permettait de se guider. Bien qu’il eut parfois des accidents, Iloan parvenait à marcher et à se déplacer en évitant les obstacles. A une vitesse raisonnable toutefois. Jamais il n’avait été capable d’aller jouer avec les autres enfants des quais à leurs bagarres et autres disciplines d’adresse. Il avait un handicap. Un handicap qu’il avait été forcé de surmonter pour survivre dans les docks, sans famille ni tuteurs, certes, mais un handicap tout de même. Et en ce moment, sur son visage sensible, se dessinaient des traits d’impatience. La patience était devenue comme une seconde nature chez le jeune garçon, et il avait grâce à sa gentillesse gagné la sympathie de la plupart des villageois des quais. Mais il n’y avait que des familles modestes ici sur les docks, qui avaient déjà bien du mal à se prendre en charge elles-mêmes, et qui par conséquent ne pouvaient être d’aucun secours au jeune garçon. Iloan n’avait aucune famille. Enfin si… il avait Lyla. Lyla était une jeune fille du même âge que lui. Elle était rarement présente à Alderàn car ses parents étaient des troubadours, animateurs itinérants, et ils voyageaient constamment de par le monde.
A cette pensée, les traits d’Iloan Se durcirent.
Il l’attendait. Voila deux mois, ou plus, qu’il passait ses fins d’après-midi sur les quais dans l’espoir d’entendre le navire accoster, accompagné des cris enjoués d’une Lyla courant le retrouver. Cela faisait huit mois. Huit mois que son unique amie était partie. Huit mois de solitude. Si Iloan avait été du genre à pleurer, il l’aurait sans doute fait. Mais bien qu’il fût très émotif, les larmes coulaient rarement sur le visage du jeune garçon pour autre chose qu’une douleur physique. Son chagrin, certainement à cause de sa vie solitaire, ruisselait à l’intérieur de lui-même. Chaque seconde il en ressentait l’écoulement. Parfois, il sentait même son cœur tressaillir sous tant d’assauts. Mais son esprit dressait contre les eaux un barrage indestructible. Ce barrage se nommait Kielle.
Kielle était une jeune servante du château d’Alderàn. Comme lui, elle était orpheline, mais elle eut la chance d’être accueillie par le Roi en tant que dame du palais. A chaque fois qu’Iloan se trouvait près d’elle, il était hypnotisé. Une vague de sentiments déferlaient en lui, au point de le paralyser totalement. Plus rien n’existait. Plus de chagrin, plus de peur, plus de douleur. Plus rien…sauf elle. Depuis le premier jour qu’il l’avait rencontrée, il n’avait plus rêvé que d’une chose : la croiser de nouveau. Mais ces temps-ci, son barrage s’effritait. L’indestructible mur se lézardait de fissures, comme si un intrus le dévorait de l’intérieur. Et Iloan subissait, impuissant, les dégâts occasionnés par ce nuisible. Un nuisible que nul n’aurait consciemment osé défier, car il s’agissait de Sire Orméo. Ce jeune homme s’approchant de la vingtaine était le fils du second personnage le plus puissant d’Alderàn après le Roi : le Duc Lugan. Le jeune homme s’était récemment mis en tête de courtiser la jeune servante du palais, s’attirant par conséquent la fiévreuse jalousie du gamin des quais. Il aurait voulu montrer à ce fils de noblesse pourri gâté que Kielle n’était pas sa propriété, il aurait voulu impressionner la jeune fille et lyncher ce malotru qui ne savait pas où se trouvait son rang. Mais le nuisible était coriace. Iloan ne pouvait rien. Orméo était riche, charmant. Il avait obtenu les prix d’éducation, savait lire et écrire, il jouait la lyre et l’harmonica et tournait ses phrases à la manière d’un poète. Et en plus de tout ceci,il était considéré comme le meilleur escrimeur d’Alderàn, et l’on disait que cette rapière qui était la sienne ferait sans aucun doute de lui le meilleur général du Royaume des Landes. Que pouvait faire un misérable enfant des docks contre cet homme. Quelle chance pouvait bien avoir un gamin débraillé allant nu-pied, dont les grands yeux bleus cyan n’auraient pu distinguer une arme d’un jouet et dont les déplacements maladroits rappelaient un minable pantin articulé. Le barrage était sur le point de céder, et l’eau s’infiltrait déjà par maintes brèches. Une seule personne en ce monde aurait pu combler ces trous, créant devant les flots l’illusion que le barrage ne cèderai pas. Mais cette personne était peut-être encore à des jours de navigation. Iloan ravala sa salive et en ressenti l’aigre saveur de la défaite. Rageant contre le fils du Duc, il sombra dans ses pensées, et il n’entendit pas le fin son d’un navire glissant doucement sur les eaux du port, prêt à accoster. Quelques instants passèrent et Iloan rouvrit les yeux, émergeant de ses idées noires. Il ne savait pas s’il s’était endormi, ni combien de temps s’était écoulé depuis qu’il réfléchissait. Une minute, une heure ? Il gigota sur sa pile de caisse et s’apprêta à en descendre quand une main se posa sur son épaule avec légèreté. Malgré la douceur du geste, celui-ci arracha un sursaut à Iloan. Il se tourna d’un geste brusque. Puis il se détendit tout à coup, et sa peur céda la place à la joie. Bien qu’il ne voie toujours rien, il sentit à ses côtés la présence tant attendue de la jeune fille souriante et enjouée.
« Content de me revoir, Iloan ? demanda Lyla, le regard posé dans le sien. »

*

Les deux amis marchaient depuis une heure dans les quartiers des docks. Les parents de Lyla devaient décharger leurs affaires du navire et avaient donné quartier libre à leur fille. Le soleil était bas dans le ciel et une lueur orangée émanait des nuages à l’horizon.
« La nuit devrait tomber d’ici une demi-heure…remarqua Iloan. »
Lyla acquiesça. Elle avait remarqué elle aussi. Elle savait qu’Iloan ne pouvait voir le coucher de soleil qu’elle contemplait en marchant, mais elle ne fut pas pour autant troublée par le fait que le jeune homme ai pu ressentir la tombée de la nuit. Elle était peut-être la seule, mais elle comprenait la façon dont son ami percevait l’univers qui l’environnait. Bien que des choses restent obscures même pour elle, Lyla admettait que le jeune garçon puisse voir lui aussi, à sa manière, par un sens que lui seul possédait, par un pouvoir qu’il s’était forgé à force de lutter contre son handicap. S’il en avait été autrement, Iloan n’aurait jamais survécu seul sur les docks. Il n’aurait pu se procurer de la nourriture, ni se déplacer. Les aveugles des bas quartiers étaient pour cette raison condamnés à une mort certaine. Mais elle avait de suite senti que le garçon aux cheveux clairs était différent des malvoyants ordinaires. Dès le premier jour qu’elle l’avait regardé dans les yeux, elle avait remarqué une certaine vivacité dans les pupilles bleues cyan du petit orphelin. Une tension comme électrique, une lueur de compréhension. Une preuve que les yeux du gamin ne subissaient aucun disfonctionnement. Au fil des jours qui suivirent cette première approche, un halo de mystère se forma autour du garçon à ses yeux, éveillant son intérêt. Lyla était une fille étrange, attirée par ce qui était différent. Elle n’était pas effrayée par ce qu’elle ne comprenait pas. Elle avait un tempérament déterminé, et son seul objectif devint de comprendre le petit gamin des quais. Ils avaient à peu près le même âge, et cela lui facilita la tâche. Rapidement, les deux enfants se lièrent d’amitié. Le temps passa alors que croissait leur complicité. Ils devinrent alors comme deux âmes unies par un fil invisible. La fille savait ce que percevait le garçon aveugle, et celui-ci pouvait ressentir les émotions que la vue procurait à son amie. Une amitié plus solide que la plus grande des murailles s’était forgée. Une amitié qui subissait un choc à chaque fois que Lyla devait s’éloigner et voyager avec ses parents ; mais qui s’en trouvait d’autant plus renforcée à chaque nouvelle retrouvaille.
Ainsi, la jeune fille sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas chez son compagnon.
« Quelque chose ne va pas, Iloan. »
Ce n’était pas une question, plutôt une affirmation, jugea le garçon. Il soupira.
« On ne peut rien te cacher, n’est-ce pas ? lui dit-il en se tournant vers elle, un sourire légèrement amusé aux lèvres. »
La fille interrompit sa marche pour l’observer. Son air fragile l’attendrissait. Elle lui fit face un instant, lisant dans ses yeux, puis posa sa main sur l’épaule du garçon.
« C’est encore Kielle ? murmura-t-elle d’un ton compatissant. »
Cette fois-ci, Iloan sentit que c’était une question, bien que son amie fût quasiment certaine de ce qu’elle avançait. Il acquiesça. Elle l’attira vers des tonneaux sur lesquels ils pourraient s’asseoir.
« _Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle.
_Rien…
_Mon œil ! rétorqua la jeune fille d’un air moqueur.
_...Non… je veux dire qu’Elle n’a rien fait…expliqua le garçon.
_Qu’y a-t-il alors? s’intéressa Lyla. »
Elle n’eut pas de réponse. Son ami se contenta de tourner la tête vers le château d’Alderàn en affichant un air maussade.
« Je ne comprend pas…commença la jeune fille. »
Elle s’interrompit un instant.
« Tu veux dire Orméo ? »
Iloan acquiesça. La jeune fille resta pensive durant quelques secondes.
« Pourquoi le prends-tu mal, Iloan ? Tu n’es pas content pour elle ? »
Le garçon ne répondit toujours pas. L’air resta silencieux et Lyla s’impatienta.
« Tu sais, Iloan, je supporte de devoir aider un aveugle à se déplacer mais je n’ai pas le pouvoir d’engager une conversation avec un muet, lança-t-elle, souriant malgré elle. »
Le garçon fut lui aussi contraint de sourire devant l’esprit éternellement plaisantin de la jeune fille. Il se détendit un peu. Lyla avait un pouvoir étonnant. Un pouvoir qui manquait cruellement aux gens de se monde. Elle savait rire de tout. Et c’était sa force. Il se décida à parler.
« Comment perçois-tu le château, Lyla ? »
Quelque peu déconfite par l’étrange question de son ami, la fille resta elle aussi silencieuse un moment. Elle fini par comprendre qu’il lui demandait de décrire le château comme elle le voyait avec ses yeux.
« Il est grand…majestueux, commença-t-elle. Solide et fier sur son perchoir de roc. »
Iloan prit le temps d’analyser sa réponse. La jeune fille avait pris l’habitude d’utiliser des termes qui lui facilitaient la compréhension, car il était extrêmement difficile de se représenter quelque chose quand on n’avait jamais su ce que c’était exactement de voir.
Les mots utilisés par son amie lui permirent cependant de comprendre comment elle le percevait.
« Ce n’est pas ainsi qu’il se dresse devant moi, Lyla. »
La jeune fille se fit plus attentive, comprenant où son ami voulait en venir.
« Je ne perçoit qu’une masse de pierre froide. Trop grande que ce qu’elle devrait. Pas plus majestueuse qu’un mendiant ivre mort. Le château m’apparaît aussi terne que son Roi malade, aussi noir que le cœur du duc et aussi humide et triste que les cachots qui hantent son sous-sol. »
Lyla réfléchit en entendant ces paroles, faisant directement le lien entre cette idée isolée et leur conversation inachevée des instants précédents.
« Quel rapport, Iloan ? Quel rapport entre Kielle et Orméo et ce château. ? Orméo n’est pas terne, il n’est pas mauvais. C’est un homme charmant promis à un grand destin. Comment peux-tu ne pas être heureux pour Kielle. Elle, parmi tant d’autres, a la chance d’être celle qu’un tel homme a choisie. »
Iloan se redressa un peu sur son assise.
« Tu l’envies, Lyla ? Tu aimerais être à sa place, dans les bras d’Orméo ? Tiraillée entre les querelles du palais et les menaces constantes contre ta personne du simple fait de faire à présent partie des nobles ? Tu envies cette vie, Lyla ? Apprécierais-tu d’être confinée aux appartements imbécilement raffinés dont ces gens sont si fiers ? Te laisserais-tu emporter par l’illusion que cette richesse fait ton bonheur ? Ne sentirais-tu pas qu’elle t’emprisonne, t’étouffe, te manipule ? »
Lyla secoua la tête.
« Te plairais-tu à ressembler à un singe auquel on enfile une robe pour le cirque, Lyla ? »
La jeune fille avait les larmes aux yeux. Le garçon l’avait touchée.
« Non, Iloan…. sanglota-t-elle. Non je ne voudrais pas d’une telle vie. Mais je suppose que c’est à cause de mon statut de nomade. Nous avons une vision différente à force de vivre sur les quais. Mais le commun des personnes ne voit pas de cet œil, Iloan…si je peux me permettre ! ajouta-t-elle, retrouvant peu à peu son humour. »
Iloan esquissa à nouveau un sourire. La jeune fille reprit.
« Mais je suis sûre que Kielle est très heureuse de ce qui lui arrive.»
Ils se levèrent.
« Pas moi…ajouta le garçon pour lui-même, au plus profond de ses pensées.»
Il sentit la jeune fille lui lancer un regard faussement réprobateur tandis qu’elle se retenait de rire.
Il ne savait pas comment, mais elle avait entendu.

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Re: Le Prince et la Rose

Message par elm6 le Lun 26 Avr - 17:38

Chapitre 2: L'Auberge du Marcheur

Lyla pressait le pas en direction de l’auberge dans laquelle ses parents résidaient lorsqu’ils séjournaient à Alderàn. Iloan était allé se trouver quelque chose à manger quand que Joey le Louche était venu la trouver, lui faisant savoir que ses parents la mandaient. Joey était le fils de l’aubergiste et devait avoir 19 ans. Il avait peu à peu acquis son surnom à cause de ses humeurs changeantes. Le jeune adulte passait d’une irritation froide à un état de réflexion philosophique sans raison apparente. Quant à ses activités, qu’en dire sinon qu’elles étaient aussi variables que son tempérament, allant de la gérance de l’auberge jusqu’au trafic illicite avec le Frère Köhck et sa bande. Lyla l’avait chargé d’expliquer à Iloan son départ et elle espérait qu’il s’y tiendrait. Le grand bonhomme blond avait tendance à oublier très rapidement les choses lorsqu’une pensée lui traversait l’esprit. La jeune fille prit la tangente pour se rendre à la Rue des Charretiers. Elle fit un détour pour éviter de passer près de deux ivrognes qui se battaient derrière la benne à ordures et croisa quelques vieux sans-abris édentés qui la fixaient d’un air significatif. Lyla leur adressa un regard noir et les dépassa, repoussant la main baladeuse du plus pervers d’entre eux d’un geste assuré. Il n’y eut pas d’incidents. Depuis le temps qu’elle fréquentait les quartiers mal famés des villes portuaires, elle avait appris à agir face à ce genre d’individus. Du fait de son physique attirant, elle avait depuis quelques années attisé leur convoitise. Elle s’était donc préparée, et ne se séparait jamais de sa dague pirate, trouvée sur la plage de l’île Pilka lors de sa dernière escale là-bas pour le festival d’été. Mais elle n’avait jusqu’à présent pas eu besoin de s’en servir, et elle espérait que cela durerait. Elles continua son chemin, passant devant un pauvre mendiant gisant parmi ses déjections, dont le lot de bouteilles vides traînait derrière la couche. Ravalant son dégoût, Lyla détourna les yeux. Elle prit la première rue à droite, puis la suivit sur une dizaine de mètres. Elle déboucha sur la Rue des Charretiers. Le lieu devint alors moins malsain, et l’odeur moins pestilentielle. Se mêlant aux autres passants, elle remonta l’avenue pendant une dizaine de minutes, jusqu’à arriver près des faubourgs intérieurs. Puis elle s’arrêta et pénétra dans un grand bâtiment côté ouest. L’Auberge du Marcheur se trouvait là, à la limite des docks d’Alderàn. De sa porte, quelques pas suffisaient pour rejoindre la Grand Rue, qui menait à l’intérieur des terres.
Lyla fit quelques pas dans la bruyante salle commune. Des éclats de voix s’élevaient de part et d’autre, ponctués de hurlements de colère et de fous rires. Le fracas des chopes les unes contres les autres lorsque les clients trinquaient entre eux donnait au lieu un air de taverne. C’est d’ailleurs ce qu’il était en réalité, pour l’ambiance du moins, le nom d’auberge ne venant que du fait qu’on puisse dormir et y manger. Lyla chercha ses parents dans l’agitation générale. Elle finit par apercevoir la chevelure violette de sa mère, significative de son appartenance au peuple des îles, et dont elle avait elle-même hérité. La troubadour avait des cheveux longs bouclés qui lui tombaient sur les épaules tandis que sa fille les avait plus lisses et soigneusement attachés, mais leur lien de parenté n’en restait pas moins indissimulable. Se frayant un passage entre les tables en prenant garde de ne pas renverser la jeune servante qui s’y faufilait avec agilité, Lyla s’approcha du bar faisant office de comptoir. Sa mère discutait avec un serveur.
« _Quel est le problème Harrim ? Ton patron ne peut pas me recevoir ? s’étonnait la femme des îles.
_Le gérant traverse une période assez troublée ces derniers temps et il a beaucoup de travail. Il ne pourra vous recevoir qu’en fin de soirée, votre mari devra attendre, expliquait le serveur, embarrassé. »
La jeune fille intervint dans la conversation.
« _Tu m’as fait appeler, maman ? s’enquit-elle.
_Lyla ! Te voila enfin ! remarqua sa mère, un sourire aux lèvres.
_Qu’est-ce qui se passe ? Où est papa ?
_Ton père cherche le gérant de l’établissement. Il semble être introuvable.
_Je vous prie de m’excuser, intervint le serveur. Mais mon patron est simplement occupé, pas disparu !
_Dans ce cas, vous devriez être capable de me dire ou il se trouve en ce moment, jeune homme ! répliqua la belle femme aux cheveux bouclés.
_Mon patron ne me fait pas savoir où il se rend à chacun de ses déplacements. C’est un homme occupé et…
_Foutaises ! Nous savons tous les deux quels genre d’affaires occupe Jamy Cups ! Dis-moi plutôt comment va son petit bordel ! lâcha la troubadour d’un ton mordant.
_Madame ! Votre fille…
_Pardon, c’est vrai. Lyla, veux-tu monter dans ta chambre pendant que je discute avec ce brave homme ?
_Je ne peux pas ressortir ?
_Ton père auras à te parler, tu restes ici.
_Mais, je n’ai qu’à aller le rejoindre sur les quais…
_Lyla ! Tu restes ici, dois-je le répéter encore une fois !? »
Le ton n’était plus à la plaisanterie. La phrase était sèche. L’ordre n’était pas discutable, et Lyla l’avait compris. S’excusant auprès de sa mère, elle monta les marches grinçantes de l’auberge et entra dans la chambre que ses parents avaient louée. Elle s’assit sur la paillasse qui faisait office de lit et réfléchit. Qu’est-ce qui avait pu pousser sa mère à s’emporter ainsi, elle qui était d’habitude si calme ? Que cachait ce serveur ? Et cette histoire de bordel…
La jeune fille fut sortie de sa méditation par un cri strident au rez-de-chaussée. Il y eu un grand fracas et des éclats de verre. Peut-être un vitre ? Ou des verres ? Non, on servait dans des chopes, ce devait être la vitre. Lyla sortit de la chambre. L’agitement allait en croissant. Elle descendit quelques marches. Des tables étaient renversées, et la vitre à gauche de la porte était brisée. Un corps gisait non loin. Du sang coulait de sa tempe. Tout le monde était sur le qui-vive. Apparemment, il n’y avait pas eu de bagarre, mais un homme était à terre. Frappé de l’extérieur du bâtiment ? pensa Lyla. Impossible, un arc n’aurait pu briser la vitre et tuer l’homme d’un même coup. De plus, il n’y avait pas de flèche. Pas de carreau non plus, ce qui excluait la perspective d’un tir d’arbalète. La jeune fille était perdue. Le serveur qui discutait avec sa mère hurla :
« ATTENTION ! CE SONT LES ARTILLEURS ! »
Il y eu des coups de tonnerre. Lyla vit sa mère plonger à terre tandis que des rafales filaient au-dessus de sa tête. Le serveur fit les gros yeux et fut projeté un mètre en arrière, perforé par deux fois au torse. Il resta à terre, le sang imbibant sa chemise blanche. La porte s’ouvrit à la volée. Les clients se pressaient, se poussaient, trébuchant les uns sur les autres, fous de terreur. Chacun essayait d’atteindre une sortie au plus vite. Des hommes vêtus de capes pénétrèrent dans le bâtiment. Ils n’étaient que trois, mais ils tenaient à la main des armes redoutables. Dans ce monde médiéval, chaque différent se réglait au fil de l’épée. Les barbares et bandits se battaient parfois à l’aide de haches ou de masses, et les soldats maniaient tous l’arc. Mais les Artilleurs avaient depuis peu semé le trouble dans les anciennes traditions. Troupe d’élite du Duc Lugan, ils avaient bénéficié d’une invention bien nouvelle. Les armes à feu. Ainsi, toute cette unité d’élite se trouvait armée de Lights, sortes de pistolets optimisant l’utilisation de la poudre et décochant des traits d’une puissance et d’une vitesse extraordinaire. Ces machines à tuer, qui n’étaient auparavant utilisées et connues que de quelques bandes de pirates, étaient fortement dépréciées de la population. Les traditions voulaient que depuis la nuit des temps, chaque homme puisse défendre sa vie avec honneur, que chaque bandit aie la possibilité de livrer son dernier combat et sombrer sans honte, que chaque soldat meure au fil de l’épée, dans la gloire du combattant. Mais le Duc Lugan avait brisé les habitudes, faisant fi de ces pratiques. Ce soir déjà, deux hommes étaient morts, et aucun n’avait vraiment vu le coup venir. Deux hommes avaient été abattus sans savoir pourquoi ni comment. Deux hommes avaient perdu la vie et sans même avoir le temps de s’en rendre compte.
La voix d’un Artilleur s’éleva, ordonnant à toutes les personnes présentes de déposer les armes et de rester immobiles.
Lyla sursauta et poussa un petit cri en sentant une main la saisir par l’épaule. Mais le son fut étouffé par une autre main qui se plaqua sur sa bouche. Elle fut tirée en arrière et replongea dans l’obscurité du couloir. Trop surprise pour se débattre, elle se laissa porter jusque dans la pièce faisant face à sa chambre. Son ravisseur referma la porte sans un bruit et tourna le verrou. Puis il la libéra. La nuit était tombée et seules les lumières de docks éclairaient la scène. La jeune fille fit face à l’homme qui l’avait amenée là. Ses cheveux étaient sombres et coupés courts. Sa posture n’était pas menaçante. Lyla se détendit tendis que l’homme s’approchait un peu plus d’un rayon de lumière.
« _Lyla ! Que faisais-tu ?!
_Papa ! Maman est en bas et…. expliqua la jeune fille, trépidante d’inquiétude.
_Je sais ! coupa l’homme. Mais qui écoutais-tu ?!
_J’ai entendu des cris et j’ai voulu voir ce qui se passait ! Une vitre est brisée et les Artilleurs ont…. ! »
Elle s’arrêta soudain. Quelque chose avait bougé dans le coin le plus obscur de la pièce. Il y avait quelqu’un ici qu’elle n’avait pas remarqué. Une silhouette imposante se déplaça jusqu’à devant la fenêtre. Lyla reconnut le visage dur et truffé de cicatrices de Jamy Cups, le gérant de l’auberge. Celui-ci retira son éternel cigare de ses lèvres et s’exprima.
« On dirait que tu t’es fait un sang d’encre pour rien, Orlo ! ricana-t-il à l’adresse de son compagnon. »
Il prit une bouffée de fumée qu’il savoura plusieurs secondes puis jeta le cigare sur le plancher et l’écrasa de la semelle de ses bottes.
« _J’ai cru qu’elle avait surpris notre conversation, Jamy, répondit Orlo d’un ton à moitié soulagé. Tu sais que je ne veux pas q’elle soit mêlée à tout ça !
_Oui mon ami… Je comprends. »
Il y eut un silence tandis que les deux hommes se jaugeaient du regard. Puis un léger craquement du plancher ramena tout le monde à la réalité. Le regard lourd du gérant subit comme une lueur de panique et il s’agita.
« Ils sont dans les escaliers ! souffla-t-il dans un murmure rauque parfaitement audible. Lyla se tourna vers son père. Celui-ci pivota vers la porte et tendit l’oreille. D’un geste vif, il vérifia qu’elle était bien verrouillée. Les pas retentirent dans le couloir. Jamy Cups lança un regard à Lyla et lui fit signe en montrant la fenêtre.
« Fuis, petite ! »
La jeune fille ouvrit des yeux ronds.
« _Papa ! Que…. ?
_Fais ce qu’il te dit, la coupa son père. Nous sortirons juste après toi ! »
Elle resta un instant immobile, surprise et hébétée. Puis des coups frappés à la porte et le regard implorant du gérant la tirèrent de sa torpeur. Elle s’approchait de la fenêtre alors qu’une voix lançait :
« Ouvrez ! Ordre du Duc Lugan ! »
Elle enjamba la balustrade et se laissa tomber sur le toit voisin. Sa tête était à présent à hauteur de l’ouverture. La voix en provenance du couloir résonna à nouveau.
« Ouvrez immédiatement ! »
Jamy commençait lui aussi à sortir. Il faisait des petits gestes à Lyla de sa main de colosse.
« Sauves-toi je te dis ! On n’est pas encore tirés d’affaire ! »
Lui accordant un dernier regard, Lyla acquiesça, puis elle s’élança sur les toits, sautant avec souplesse d’un à l’autre aussi vite qu’elle le pouvait. Si elle n’avait pas été aussi inquiète pour son père et sa mère, certainement aurait-elle apprécié cette escapade par la Rue des Ombres. L’air était frais et le vent léger faisait flotter ses cheveux couleurs nuit derrière elle. Le ciel dégagé et l alune presque pleine lui permettaient une vision claire des alentours. Oui, Lyla aurait beaucoup apprécié cette excursion sur les toits. Ce lieu duquel on voyait tout et l’on ne nous voyait pas. Cette rue spéciale où l’on oubliait toute la misère des docks ; où l’on respirait la liberté en planant de toit en toit, en harmonie avec l’obscurité, se jouant des lois de la gravité. Mais Lyla n’eut pas le temps de remarquer cela. Elle jetait constamment des regards en arrière dans l’espoir d’apercevoir son père ou même Jamy. Mais elle n’aperçut aucun des deux. Le gérant était déjà pratiquement sur le toit lorsqu’elle s’était sauvée. Il avait forcément réussi à s’en tirer. Et son père….il avait du avoir largement le temps de fuir lui aussi, le temps que les Artilleurs n’enfoncent la porte. Lyla ravala l’inquiétude qui la rongeait. Ils devaient être saufs. Sa mère aussi allait bien. Elle avait échappé aux coups de feu. La jeune fille arrêta sa course. Le toit suivant était beaucoup trop éloigné pour qu’elle l’atteigne d’un saut. Elle observa les alentours. Du côté faisant face à l’immense étendue bleue de l’océan, elle aperçut une petite cour avec un puit. Un cabanon adossé au mur lui permettrait d’attendre le sol sans avoir à se briser les os. Cherchant des prises et prenant garde qu’aucune tuile ne glisse sous ses pieds et ses mains, elle entreprit la descente.

*

Les étoiles commençaient à apparaître quand Iloan trouva enfin de quoi manger. Le poissonnier qui hurlait ses prix quelques heures plus tôt n’avait pas écoulé son stock, et il daigna, presque à contrecoeur, accorder au gamin des quais une poignée de sardines, conservant le reste pour lui-même et ses chiens. Après avoir réussit à arracher un sourire bienveillant au poissonnier et l’avoir remercié, Iloan reprit son vagabondage dans les docks, le casse-croûte en main. Il contourna par l’arrière le poste des amiraux, puis longea un moment la Ruelle du Klampin. Enfin, il passa devant la taverne du vieux Berny. Bifurquant à gauche, il se faufila entre deux planches brisées derrière la barrière et s’installa sur le sol, dos au mur de chez Berny. Il engloutit ses sardines rapidement et lança les arêtes dans la poubelle à quelques mètres de lui. Un chat sauta vers elle au moment et entreprit de fouiller dans les ordures.
« Il n’y a pas que moi qui suis affamé, pensa Iloan. »
Il contempla le ciel quelques instants, et s’assoupit quelque peu. Il fut réveillé par un bruit de ferraille. La poubelle était renversée et il crut sentir le chat filer précipitamment. Quelque chose frôla la barricade par laquelle il était entré.
« Pssssst ! »
Iloan fronça les sourcils. Qu’est-ce que ça pouvait bien être… ?
« Hey ! Psssst ! Iloan ! Tu te réveilles trouduc ! »
Trouduc !? Iloan se redressa.
« Heu… Joey ? C’est toi ? »
L’autre sembla s’agiter derrière la barricade.
« _Qui veux-tu que ce soit ?! Bon tu sors de là ou tu attends le pot-au-feu !?
_Ça va, ça va, j’arrive ! »
Le jeune garçon traversa l’ouverture et entama sa marche aux côtés du fils de l’aubergiste. Au bout de quelques pas, il s’arrêta.
Joey ralentit lui aussi l’allure pour l’observer.
« Joey, dis… tu n’étais pas sérieux pour le pot-au-feu hein ? »

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Re: Le Prince et la Rose

Message par elm6 le Lun 26 Avr - 17:41

Chapitre 3: Les Feux du Prince

Joey ruminait dans sa barbe mal rasée des mots incompréhensibles, les yeux vides d’expression mais une grimace frustrée peinte sur le visage. Iloan cherchait à comprendre ce que racontait son compagnon. En vain.
« _Qu’est-ce qu’il y a, Joey ?
_Rien, microbe ! »
Le jeune garçon aveugle sentit une boule dans l’estomac. Pourquoi le fils de l’aubergiste avait-il l’air aussi énervé ? Il espérait n’avoir rien dit ou fait qui puisse le vexer, mais il ne voyait pas quoi…
« _Joey… ? Tu sais…heu… c’est pas grave pour le pot-au-feu, hein ! Je ne t’en veux pas ! Pas besoin de te mettre dans tous tes états !
_Mais non, crétin ! Je m’en contrefiche de ton pot-au-feu ! C’est juste que je devais te dire un truc et… impossible de me souvenir quoi !
_Peut-être qu’en forçant un peu moins sur l’eau de vie tu…
_Oh fermes-la ! J’ai quasiment rien bu aujourd’hui ! C’est pas parce que tu m’as vu pas très net une fois, ou deux, que je suis un alcoolo !
_Bon alors ?
_C’est ta copine là… la minette aux cheveux bizarres !
_Tu peux être plus précis ? Je te rappelle que je ne vois pas les cheveux des gens, contrairement à toi !
_Mais oui tu sais ! Une naine ! Elle vadrouille de partout quand elle est par là ! Ses parents logent à l’auberge de mon père !
_Lyla ?
_Ouais, mec ! C’est ça ! Lyla donc !
_Bon d’accord. Et Lyla quoi ?
_Bin c’est justement ça le problème ! Je sais plus !
_Joey, tu as vraiment une mémoire de…
_Eeeeeh ! Mais comprends-moi un peu, p’tit gars ! J’avais pas oublié un mot de ce qu’elle avait dit ! Jusqu’à ce qu’une force insoutenable m’attire dans le foin de l’écurie pour y piquer un petit somme ! Pis je me suis réveillé, je savais que je devais faire un truc ! Mais juste là quand ça allait me revenir ya le Frère Köck qu’est venu me voir parce qu’il avait un super plan ! Un truc tout à fait légal et tout tu vois, et…
_Et tu as oublié.
_Non ! Je me suis souvenu que je devais te trouver ! Alors j’ai filé en vitesse !
_Tout ça pour quoi ? Tu ne sais même pas ce que dois me dire, Joey !
_Ouais mais attends ! J’oublie souvent les trucs mais ça fini toujours par revenir, mon pote !»
Le grand dadais leva les yeux au ciel et commença à faire les cent pas en grommelant, ponctuant couramment son manège de: « Minute, minute, ça va venir ! »
Au bout de quelques instants sans réponse, Iloan commença à se lasser et entreprit de laisser le pauvre type dans son délire.
Le jeune homme blond ne remarqua pas que son compagnon se défilait et continuait d’agiter le doigt, en scrutant ses chaussures cette fois et articulant bien fort : « Je l’ai sur le bout de la langue ! »

*

Lyla posa pied à terre à quelques mètres d’un puits en pierre. Elle observa les alentours. La rue semblait vide. Il lui semblait avoir entendu des coups de feu, mais ils s’étaient arrêtés. Elle n’entendit pas non plus de cris. L’agitation s’était sûrement calmée. De toute manière, jugea-t-elle, elle se trouvait à plusieurs quartiers de l’Auberge du Marcheur. Elle était hors de danger. La jeune fille prit donc une grande bouffée d’air, s’emplissant les poumons de l’air frais de la nuit, les yeux fermés, se délectant de la douce odeur de l’océan. Elle n’eut cependant pas le temps de rouvrir les paupières qu’un bruit l’alerta. Elle se plaqua en hâte contre le mur, espérant profiter de l’obscurité comme couverture. Des pas légers approchaient. Une silhouette passa dans la rue. Elle se découpait à la lumière des torches. Lyla ne put distinguer qu’une forme noire, de petite taille, l’effet de contre-jour lui en dissimulant les traits. Sa démarche paraissait incertaine. Pas le genre de bonhomme à faire vraiment peur, pensa Lyla. Mais avant de sortir de sa cachette elle se ravisa. Cela pourrait être un leurre. Qui sait de quoi peuvent être capables les Artilleurs. Lyla entamait une réflexion sur la raison de leur irruption dans l’Auberge lorsqu’elle fut prise de panique. La silhouette s’était figée. Impossible de savoir vers où se dirigeait son regard. Avait-elle déjà été repérée. Lyla retint son souffle, effrayée. Des gouttes de sueurs perlèrent sur son front.
« Lyla ? Qu’est-ce que tu fais ici ? »
La jeune fille relâcha tout à coup l’air qui emplissait ses poumons et laissa échapper un cri de surprise.
« Iloan !? demanda-t-elle d’un air hébété. »
La silhouette hocha la tête. Le jeune garçon s’avança.
Lyla sortit de sa cachette et le rejoignit à la lumière, ne se posant même pas la question sur le comment son ami non-voyant l’avait repérée.
« _Qu’est-ce qui t’arrives ? Joey m’a dit que tu lui avais laissé un message mais…commença Iloan.
_C’est terrible, Iloan, le coupa Lyla. Terrible. »

*

Le soleil était haut dans le ciel sur les docks d’Alderàn. Il régnait dans les rues une grande agitation, et la population ne parlait que de la grande fête qui allait avoir lieu. En fait, les Feux du Prince, fête annuelle en l’hommage du premier Prince d’Alderàn, avaient envoyé aux oubliettes l’incident de la veille à l’Auberge. Sur les quais, des ouvriers s’attelaient à la tâche pour mettre en place les tables, les barricades et estrades, ainsi que les pistes.
Les Feux du Prince étaient l’une des plus grandes manifestations du Royaume des Landes, et tout le monde y était invité, sans distinction de rang. On y buvait, on y mangeait, on y dansait. Un nombre impressionnant de troubadours de contrées lointaines étaient engagés pour animer la soirée. Il s’y déroulait souvent des défis sportifs, et l’ambiance était à la joie et au rire.
Les évènements qui donnèrent lieu à cette fête eurent lieu près d’un millénaire auparavant. Le Royaume d’Alderàn était à l’aube de ses jours. La cité ne s’étendait pas encore jusqu’à l’océan. Les habitations n’étaient que dans les hauteurs, sur le flanc des Monts Castans. Le premier roi venait de mourir, et le jeune Prince, qui est celui dont parle la légende, se hissait à la tête du Royaume.
Mais la période était troublée, et un évènement tragique survint. Alors que le Château n’était pas encore entièrement construit, des éclaireurs aperçurent des voiles qui se dirigeaient vers la baie ou se trouve de nos jours le port. Les navires semblaient nombreux. Le Prince, plus instruit que ses éclaireurs, se déplaça et les observa de sa longue vue. Il sut alors que les ennuis commençaient. Il s’agissait de l’Armada Pirate de Karn le Maudit. Une flotte de plus de quinze vaisseaux pirates sous les ordres d’un même capitaine. On le décrivait comme un géant balafré aux cheveux d’azur. Les rumeurs racontaient qu’il maniait des armes plus grandes que lui. Mais ce n’était pas le plus effrayant. Karn aurait été trahi par les siens lors son adolescence. Pris de haine, il aurait pactisé avec le diable. Celui-ci lui offrit de lui faire oublier le passé, lui promit qu’il ne connaîtrait plus jamais ni chagrin, ne tristesse. Le jeune homme accepta. Il devint alors ce guerrier maudit qui n’éprouvait ni peur ni pitié. Et, poussé par son pacte avec le démon, il attaquait les navires et rasait des cités. La légende de Karn le Maudit raconte qu’aucune cité qu’il avait attaquée ne put lui résister. Aucune, jusqu’à Alderàn.
Ce jour fatidique, la flotte de Karn, au complet, posa l’ancre au large de la côte près du tout jeune Royaume des Landes. Des embarcations par dizaines approchèrent à grands coups de rames de la terre ferme.
Les pirates débarquèrent sans discrétion. Une véritable armée de plusieurs centaines de guerriers des mers dévala la plaine conduisant aux reliefs qui abritaient la cité d’Alderàn. Ils arrivèrent bientôt aux abords de la ville.
Les remparts étant encore en phase de construction, rien ne les arrêta.
Le Prince avait bien sûr dépêché la formation d’une légion armée pour faire face aux pirates, mais c’était sans espoir. Les hommes de Karn étaient plus nombreux, plus entraînés, mieux armés. La victoire du capitaine maudit semblait inévitable.
Alors, un jeune berger, Dewyh de son prénom, fit irruption au milieu du combat, pointant une fourche directement vers Karn.
Le combat s’arrêta en un instant. Le jeune homme prit la parole.
« Karn le Maudit ! Je te propose un défi que l’honneur d’un pirate ne te permet pas de refuser. Je te défie de me combattre, seul à seul, là sur la Grand-Place ! »
Le géant resta de marbre. Le berger qui lui faisait face et qui osait le défier était haut comme trois pommes et large comme une seule. Il tenait mal sa fourche, et ses chaussures trop instables gêneraient considérablement ses déplacements au combat. Il n’avait pourtant pas l’air de songer à les retirer.
Mais peu importait à Karn. Un défi était un défi, qu’il soit lancé par une mouche ou par un dieu. Nombre de pirates étaient dépourvus d’honneur, mais pas lui. C’était même le seul sentiment qu’il éprouvait, une sorte d’amour propre, dirigé uniquement vers lui-même.
Refuser un défi salirait sa personne, c’était impensable.
D’un hochement de tête, le géant acquiesça.
Les hommes s’écartèrent. Le géant leva sa lame, et le combat commença.
Les coups mortels du capitaine démoniaque fusaient dans tous les sens. Et le berger les évitait. D’un poil, certes, mais c’était suffisant.
Au moment qu’il jugea opportun, le fougueux Dewyh se faufila sous la garde de Karn. Sa fourche décrivit un cercle et taillada le visage du pirate. Le sang coula.
Ne lui laissant pas le temps de se reprendre, le jeune homme frappa derrière les genoux, et à la nuque. Chaque impact était suivi d’un craquement d’os.
Le pirate maudit s’effondra. Les hommes n’en croyaient pas leurs yeux.
Les citoyens ayant survécu jusque là entraperçurent une lueur d’espoir.
Le berger avança vers le corps étendu du démon.
Le visage ensanglanté, les yeux clos, les os de la nuque et des jambes déboîtés, Karn devait être à l’article de la mort.
Mais un élément perturbait cette logique. Le jeune homme se battait comme si le tout-puissant guidait son bras, certes. Mais la malédiction du géant en faisait le suppôt du Diable. Et un suppôt du Diable… ne meurt pas aussi facilement.
Inexplicablement, Karn bougea. Tout ce passa en un éclair. Il se releva et abattit le berger d’un revers de lame. Le crâne du courageux combattant vola en éclats, et sa fourche tomba au sol.
Tout le monde - y compris les pirates -, devint blême.
Si les légendes ont toutes un fond de vérité, celle-ci en avait un verre remplit.
Prenant une grande inspiration, Karn s’apprêtât à ordonner l’assaut.
Mais il n’en fit rien.
Derrière lui, derrière ses hommes, qui n’avaient encore rien remarqué, la légion armée du Prince s’était mise en place.
Les lanciers tenaient leurs piques à une distance suffisamment proche de leurs cibles pour les embrocher sans peine.
Le pirate leva les yeux. Sur les toits, des archers guettaient.
La corde déjà tendue, les cibles déterminées.
Le Prince s’avança vers le démon. Il lui parla en ces termes.
« Ô Karn le Maudit, ton règne de terreur est fini.
A présent, choisit. Choisit entre la vie de tes hommes et ta liberté.
Ils sont à ma merci, toi seul peut les sauver. »
Le pirate de cilla pas. Il ne donna pas l’air d’hésiter, n’ouvrit même pas la bouche.
Son regard était vide. Il appuya sa gigantesque épée contre son épaule, et fit volte-face, marchand vers la mer.
Le destin de ses hommes le laissait indifférent.
Ceux-ci, comprenant l’inintérêt que leur portait celui qu’ils servaient, renoncèrent à se rebeller.
Si à présent ils auraient pu tuer le pirate, il n’en fut rien.
Aucun homme, aucun soldat ne se dressa sur sa route.
Le démon finit par disparaître au loin, prenant le large, seul.
Quant aux autres navires, on raconte qu’ils constituèrent le point de départ de ce qui devint la flotte du Royaume des Landes.
Le port fut construit dans les mois qui suivirent.
D’après la légende, Karn vogue toujours, seul et sans but, tel un revenant, sur les mers d’Elemsis.

Depuis, le jour de cet évènement est commémoré chaque année avec la fête la plus importante du Royaume : les Feux du Prince.
Des animations se déroulaient partout. Des pièces de théâtre en plein air retraçaient le combat contre les pirates, embellissant l’action.
Et le Prince du moment, quand il y en avait un, et c’était le cas cette année avec Orméo, devait relever tous les défis accordés par un jury, se mesurant aux gens du peuple. C’était son devoir de courage, pour se montrer digne de son illustre prédécesseur.
Ceux qui le défiaient, quand à eux, avaient également un honneur à défendre, car ils incarnaient le petit peuple, et rendaient ainsi hommage à Dewyh, le courageux berger.
Tout ceci explique donc des préparatifs immenses, et l’activité de la ville battait à plein.

*

Iloan avait laissé Lyla car elle devait répéter pour sa première représentation.
Après tout, c’était le métier de ses parents, et elle devrait suivre leur voie.
Le jeune garçon savait que son amie avait une âme plutôt aventurière, et il se demandait pourquoi elle serait troubadour. Elle qui dévorait les ouvrages des aventures de l’Indien John comme si elle les vivait.
Elle lui avait avoué qu’en tant que troubadour, elle voyagerait.
Et c’est en voyageant que l’aventure ouvre ses portes.
Iloan comprenait.
Il se sentit soudain triste.
Un jour, Lyla partirait à la découverte du monde.
Et même si elle aurait aimé qu’il l’accompagne, il ne le pourrait pas.
Un aveugle ne serait qu’un boulet et la mettrait en danger.
Il ne voulait pas ça.
Le jeune garçon des quais se reprit.
Pas besoin de se morfondre sur son sort !
Il décida d’aller chercher Joey.
Kielle, la jeune servante du palais, serait présente ce soir à la fête, et serait sûrement courtisée par Orméo. Il avait besoin d’un esprit malin pour lui donner des conseils.
Joey était un imbécile, mais un imbécile rusé.
Le conseiller parfait pour l’occasion.
Il se mit à sa recherche.

Une demi-heure plus tard, il se rendit dans le quartier le plus mal famé.
Le dock est.
Il était passé à l’Auberge du Marcheur, mais Joey n’y était pas.
Il ne dormait pas non plus dans le foin près de l’écurie, et n’était pas occupé à tyranniser Elmondo, le fils à papa du coin.
Personne ne l’avait vu à la taverne du vieux Berny.
Plus que deux possibilités, soit Joey était mort, soit il préparait un coup foireux avec un des ses amis.
Et pour mourir ou pour préparer un mauvais coup, un seul lieu : le dock est.
Plus précisément, le vieux pub.
Iloan marchait au milieu de ce quartier dans lequel il n’aurait amené Lyla pour rien au monde.
On le regardait passer. Les racailles du coin connaissaient le gamin des rues depuis son plus jeune âge, et ne risquaient pas de s’en prendre à lui.
Il finit par se trouver devant un bâtiment à l’aspect miteux.
Une pancarte pendouillait, se balançant au gré du vent.
Elle indiquait : Pub des Bandits.
De quoi éloigner les visiteurs censés.
En fait, le pub était fermé depuis des lustres.
Mais Joey et sa bande l’utilisaient comme quartier général.
Et ce n’était pas les autres vandales du coin qui allaient les dénoncer.
Non ! Les nobles pouvaient dire ce qu’ils voulaient de la pègre des docks, ils étaient solidaires. Les bouches demeuraient closes.
Iloan grimpa deux marches poussiéreuses, ignora la porte de devant, condamnée, fit le tour, et entra par la réserve.
Il déboucha bientôt dans la salle principale.
Les tables étaient renversées.
La bar était sale.
Duck Silver faisait office de barman.
C’était un gros musclé qui aimait rire et boire. Il salua Iloan tandis que celui-ci s’avançait vers une des tables encore debout.
Trois hommes mal rasés, la vingtaine environ, jouaient aux cartes. L’ambiance faisait penser à un bon vieux western.
Le poker, les yeux qui surveillaient chaque expression, chaque mouvement des adversaires.
La seule différence était que le tricheur risquait tout ou plus une dent cassée dans une bagarre amicale, ils ne jouaient pas d’argent, pour ça, ils auraient du en avoir.
Arrivé près de la table, le jeune garçon les interpella.
« Vous avez vu Joey ? »
Ils se retournèrent. L’un d’eux lui fit signe d’attendre, oubliant qu’il ne voyait pas.
Mais peu importa, le garçon attendit.
« Hé ! Köhck ! Le gamin cherche Le Louche ! »
Le dénommé Köhck se redressa en entendant son nom.
Il était dans un coin sombre de la pièce, vêtu d’une robe noire, en discussion avec un fermier parcouru de tremblements.
« _Ok j’arrive ! annonça-t-il. Allez déguerpis toi ! ajouta-t-il en s’adressant à son précédant interlocuteur.
_D…D’accord ! Merci pour la farine, Frère Köhck ! répondit ce dernier, toujours tremblant.
_C’est ça oui… c’est ça. »
Le prêtre, bien jeune pour réellement prétendre à ce titre, s’approche du gamin des docks.
Un demi-sourire sur les lèvres, il s’adressa à Iloan de manière amicale.
« _Alors l’aveugle ! Qu’est-ce qui t’amènes ?
_Tu devrais arrêter de refiler ta poudre à ce fermier, il n’est pas en bonne santé, sa voix tremblait.
_Et pas que sa voix je peux te le dire ! répliqua frère Köhck, les mains posées sur son ventre dodu pendant son hilarité.
_Ce n’est pas digne d’un homme d’église.
_Bah ! Dit donc ça à cette chère sœur Kougnass alors !
_Ou est-elle ?
_Dans l’arrière-cuisine avec Joey.
_Que font-ils… ?
_La cuisine pardi. Ils préparent la sauce blanche pour le banquet. »
Les voyous jouant au poker pouffèrent dans leur coin.
Iloan regarda le jeune prêtre suspicieux.
« _Ne me raconte pas de bobards, Joey est nul en cuisine.
_ Eh bien…, commença le prêtre, contenant tant bien que mal une hilarité montante ; je crois que sœur Kougnass n’est pas du tout de cet avis ! »
Les hommes derrière éclatèrent de rire cette fois, allant jusqu’à renverser leur bière.
« Bon, Iloan, lui dit Köhck en se reprenant. Patiente quelques minutes. J’irais te chercher Joey dès que je serais sûr que… la sauce est… prête, ok ?
_Ok ! »
Le prêtre lui adressa un clin d’œil que le gamin des docks devina plus qu’autre chose, et s’assit à la table du poker, annonçant qu’il entrait dans la partie.
Iloan écouta leurs paroles, cherchant à comprendre les règles de ce jeu auquel il n’avait jamais pu participer.

*

Des ouvriers s’affairaient en nombre sur la Grand Place. On montait des estrades, plaçait des tables. Des pistes de danse étaient aménagées près des orchestres, des espaces libres délimités par des traits de peinture au sol pour les défis.
Lyla venait d’arriver, essoufflée.
Elle avait couru depuis les docks, avait rejoint la Grand Rue, qu’elle avait remonté, traversant de part en part le quartier des plaines, pour arriver aux pieds des Monts Castans. Elle avait passé la seconde muraille épuisée, entrant dans la partie fortifiée de la ville d’Alderàn. La Grand Rue continuait une petite centaine de mètres, puis elle débouchait enfin sur la place.
La jeune fille chercha du regard ses parents. Elle grogna de mécontentement.
Avec toutes ces fourmis qui allaient et venaient, il était impossible de repérer qui que ce soit.
Elle se fraya un passage au milieu de la foule, s’approchant des différentes estrades.
Après un quart d’heure de recherche désagréable, elle aperçut son père sur une petite scène, en train de fixer une planche rebelle.
Elle accourut jusqu’à lui.
« Papa ! Papa ! Tu vas bien ? Ou est maman ? »
Son père lança un regard inquiet aux alentours, comme s’il avait peur d’être observé. Il fit signe à sa fille de le suivre derrière l’estrade.
A l’abri des regards il s’adressa à voix basse à sa fille.
« Oui chérie, tout le monde va bien. Maman est allée chercher les cerceaux et des habits. »
Sa fille sembla rassurée. Mais elle ajouta :
«_Et Jamy Cups ? Pourquoi les Artilleurs ont débarqué ?
_Chérie, je ne peux pas t’expliquer, disons que les hommes du Duc savaient qu’il se tramait quelque chose de louche et qu’ils sont intervenus.
L’homme qui a été abattu en premier était un hors-la-loi recherché, quand à ce pauvre Harrim, ils avaient découvert son implication dans le bordel clandestin de Jamy. Enfin quoi qu’il en soit, le gérant de l’Auberge a fui avec moi.
Il a ensuite fait demi-tour, seul, feignant de rentrer des quais et de découvrir avec effroi la présence des Artilleurs.
_Mais c’est n’importe quoi ! Pourquoi fuir si c’est pour revenir instantanément ?
_Lyla, il ne faut pas que quiconque se doute que Cups et moi sommes en relation.
Si les Artilleurs nous avaient trouvés en train de discuter dans cette pièce… enfin peu importe. Fais-moi confiance Lyla. Je ne suis pas un criminel. Mais Jamy et moi avons des plans à mettre en œuvre, et le Duc n’aime pas ça du tout.
Il ne faut plus en parler à présent. »
La jeune fille hocha la tête. Elle connaissait son père, il n’était pas mauvais, et il n’avait pas l’âme d’un escroc comme Cups ou son fils Joey.
Il devait agir pour la bonne cause.
Le troubadour leva les yeux.
« Tiens, voila ta mère. File la rejoindre, tu joues avec nous ce soir, ne l’oublies pas ! »

*

Allongé dans le foin, il éternua.
Joey le Louche était vraiment une sacré peste de le faire venir parler dans la grange alors qu’il était allergique au foin.
Iloan se redressa pour calmer un peu son irritation.
« _Bon, Joey, qu’est-ce que tu en penses ?
_Je sais pas, répondit l’autre en sifflotant. »
Iloan se renfrogna. Voila presque une heure qu’il expliquait ce qui le tracassait, et fils de l’aubergiste avait l’air dans les nuages. Pourtant il savait que ce n’était qu’une façade. Joey l’avait écouté, et avait quelque chose à lui répondre.
Le jeune homme confirma cette certitude en prenant la parole, enfin décidé à lui dire ce qu’il songeait.
« Tu sais, Iloan, cette fascination pour Kielle ne te mènera nulle part.
Elle a un travail au château, vit au contact de la noblesse, et elle est haut placé sur la liste de prétendantes du Prince Orméo. Tu te fais du mal. »
Les yeux du petit aveugle s’emplirent de buée.
« _Peu importe, Joey, je ne laisserais pas faire ça. Elle… elle est spéciale, je le sens. Il y a quelque chose en elle, qui la distingue de tous ces gens. Et Orméo… il lui fera des infidélités sans frémir, avec toutes celles qui lui tournent autour !
_Ah ! Ah ! ricana l’autre. Quel Prince ne fait pas d’infidélités à sa femme ? Ce sont les recoins sombres de la noblesse !
_Moi je ne lui en ferais pas…
_Toi, tu n’es pas Prince, Iloan. »
L’enfant des rues baissa la tête.
« _Ecoute gamin, continua Joey. Je te comprends tu sais. Mais dis-toi bien une chose : lorsqu’Orméo proposera à Kielle de devenir sa femme, ce qui ne saurait tarder ; elle ne pourra pas refuser. La famille Royale d’Alderàn est sa famille, elle leur doit la vie, et elle ne pourra pas se permettre de décliner cette offre, qui sera prise par la population comme un véritable don du ciel.
Tu ne peux pas lutter. Il aurait fallu que Kielle soit dans tes bras avant qu’Orméo ne s’en approche de trop près. Mais c’est impensable, même pour ça, le Prince est le meilleur. »

Le voyou se leva, un sourire d’excuse sur les lèvres, et quitta la grange, laissant le petit Iloan seul.
Ce dernier était pensif. Il se morfondait dans les paroles de son ami.
Orméo était le meilleur, et Kielle prise à un piège invisible par la famille Royale.
C’était foutu. Il ne pourrait jamais s’opposer à Orméo. Le défi était trop rude.
Défi…
Une lueur d’espoir illumina ses pensées.
Ce soir, il défierait le Prince, voila, telle était la solution.
Ce soir, il devait se débrouiller pour faire subir à Orméo sa première défaite.

Le problème, c’est qu’il ne savait absolument pas comment…

*

La nuit était sur le point de tomber, et les villageois arpentaient les rues en masse pour se rendre à la fête. Sur la Grand Place, des lumières avaient été installées en quantité.
Les orchestres jouaient des morceaux d’ambiance, et de longues rangées de tables étaient alignées, annonçant un succulent festin.
Des serveurs commençaient à tourner dans les allées, proposant chopes de bière mousseuse à souhait et vins doux à l’odeur onctueuse.
Sur les tables seuls les verres étaient présents, mais on ne tarda pas à y ajouter les bouteilles de vin, d’un cru qui aurait fait saliver les plus difficiles.
La grande maison au coin de la Grand Rue faisait office de cuisine géante.
On voyait des hommes s’affairer en nombre, et le fumet qui en ressortait était divin.
Nul visiteur n’aurait manqué de deviner que cet évènement était le plus important de l’année.
De nombreuses célébrités étrangères avaient été invitées, notamment le grand marchand Hulio et les gouverneurs de la ville portuaire d’Alimia, leurs voisins d’outre-mer.

A l’abri d’une ruelle adjacente, Iloan attendait de percevoir l’arrivée d’une personne importante à ses yeux.
Il se demandait qui passerait le premier près de cachette.
Lyla qui aurait fini de répéter ?
Ou peut-être Joey quand il aurait fini de revendre de la drogue ?
Peut-être bien le vieux Bernie, qui s’amènerait à la faite en compagnie de Gapy, son gentil toutou.
Iloan se perdait dans ses pensées lorsqu’un choc l’en tira soudainement.
Il y eu un bruit de chute, et un gémissement.
Iloan, sonna, reconnut une voix féminine.
Il s’avança vers elle.
« Désolé de vous avoir fait tomber. Rien de cassé ? »
La femme, qui était une jeune fille se releva tant bien que mal.
« Non désolé, c’est moi, je ne regardais pas où j’allais.
Je ne vous ai pas blessé au moins ? »
Iloan fit signe que non d’un mouvement de tête.
« Oh mince, j’ai éparpillé cailloux que m’a offert le marin ce matin… il dit qu’ils sont un porte-bonheur… »
Iloan s’approcha.
« Je vais vous aider à les retrouver. »
Elle se baissa et ramassa les pierres qu’elle voyait.
Le gamin des rues fit de même, mais sa main tâtonnait, cherchant sur le sol au hasard.
La jeune fille l’observa, puis ajouta d’un air contrit :
« Vous êtes aveugle ? »
Il acquiesça.
Ils continuèrent à chercher, et l’espace d’une seconde, lors de ses mouvements hasardeux, la main d’Iloan effleura celle de la jeune fille.
Ce fut la seule confirmation dont il eu besoin.
Avec ce simple contact et ce parfum, il en était certain.
Cette fille à ses côtés, c’était Kielle.

[A suivre...]

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